Sinistre dans un environnement nucléaire : enjeux, singularités et rôle des assurances.
Dans l’industrie nucléaire, un sinistre n’est jamais un sinistre comme les autres. Derrière chaque incident, même anodin en apparence, se déploie un écosystème réglementaire, technique et assurantiel particulièrement exigeant.

Parole d'expert par Véronique Thomas (Bessé) et Benoît Basille (Naudet)
Dans l’industrie nucléaire, un sinistre n’est jamais un sinistre comme les autres. Derrière chaque incident, même anodin en apparence, se déploie un écosystème réglementaire, technique et assurantiel particulièrement exigeant. Les impacts peuvent être considérables : techniques, financiers, organisationnels. Un environnement où la priorité absolue donnée à la sûreté impose un tempo spécifique et une coordination millimétrée entre exploitants, sous-traitants, autorités et assureurs.
Un cadre assurantiel spécifique
Trois grandes familles de polices peuvent être mobilisées en cas d’incident :
- La Responsabilité Civile (RC) : dommages causés aux tiers, pertes financières consécutives.
- La Tous Risques Montage Essais (TRME) : pour les phases construction et installation.
- La Dommages aux Biens (DAB) : pour les installations en exploitation.
Cet article se concentre sur la Responsabilité Civile, cœur de nombreux litiges entre exploitants, donneurs d’ordre et fournisseurs.
Une gestion de sinistre marquée par deux logiques parallèles
Comme le souligne Véronique Thomas, expert sinistre chez Bessé, la particularité d’un sinistre nucléaire tient à la superposition de deux dynamiques :
- Une logique industrielle et administrative, verticale, fortement encadrée par des normes, des procédures et l’autorité de sûreté.
- Une logique assurantielle, fondée sur l’expertise amiable contradictoire, le dialogue technique et l’analyse des responsabilités.
Ces deux univers, aux tempos et objectifs parfois divergents, doivent cohabiter sans se contredire. Toute la complexité est là.
Les singularités techniques et opérationnelles du sinistre nucléaire
Par Benoît Basille, Expert Sénior chez Naudet
L’instruction d’un sinistre en environnement nucléaire s’effectue dans un contexte singulier, en raison de risques inhérents : rayonnements ionisants, contamination radioactive, restrictions d’accès, habilitations requises.
Un cadre normatif strict et incontournable
Pour garantir fiabilité et conformité, deux piliers encadrent l’activité :
- Le Code RCCM (Règles de Conception et de Construction des Matériels Mécaniques)
- L’Arrêté ESPN (Équipements Sous Pression Nucléaire)
Un écart à ces référentiels, même sans dommage matériel visible, peut entraîner réparations, requalifications, retards et litiges.
Exemple : L’utilisation d’un fil de soudure non recetté RCCM, détectée après travaux, impose une reprise complète des soudures, occasionnant des surcoûts et un impact planning significatif.

Des acteurs multiples : l’exploitant n’est pas seul maître à bord
Un sinistre implique systématiquement plusieurs parties prenantes :
L’Autorité de sûreté nucléaire (ASN)
- Classe les événements sur l’échelle INES
- Valide les mesures correctives et compensatoires
- Encadre certains modes opératoires (décontamination, mises en sécurité…)
Les organismes notifiés (Bureau Veritas, Apave, etc.)
- Inspectent, contrôlent, certifient
- Surveillent la levée des non-conformités
- Garantissent la conformité réglementaire des équipements
L’exploitant doit donc réparer, rendre compte, se conformer au cadre réglementaire et gérer l’ensemble des interactions administratives… avant même d’aborder la partie assurantielle.
Ces contraintes se répercutent naturellement sur les prestataires mis en cause.
Illustrations concrètes des contraintes opérationnelles
La priorité absolue donnée à la sûreté
En cas de fuite, de contamination ou d’écart, l’exploitant active ses contrats d’intervention d’urgence.
→ Impossible d’attendre plusieurs devis : les réparations doivent être immédiates.
Le prestataire mis en cause se voit ensuite réclamer les frais engagés.Le retour d’expérience et l’arbre des causes
Toujours réalisé côté industriel, l’arbre des causes ne statue pas sur les responsabilités.
Une deuxième analyse, propre au traitement assurantiel, est donc nécessaire pour établir les imputabilités.- La contrainte du temps
• Les réparations immédiates ne laissent aucun délai de concertation avec les assureurs.
• À l’inverse, les contrôles sériels peuvent s’étaler sur des années, notamment lorsque leur réalisation ne peut se faire que lors de l’arrêt programmé d’un réacteur.
- Impact sur la sûreté et mesures compensatoires
Si l’événement affecte la démonstration de sûreté (ex. désordres sur assemblages combustibles), le redémarrage peut être conditionné à des mesures compensatoires : fonctionnement à puissance réduite, contrôles renforcés…
En résumé :
- Les conséquences dépassent souvent l’installation d’origine.
- Les impacts techniques et financiers ne sont connus qu’après un long délai.
- L’exploitant répercute ces conséquences sur les prestataires mis en cause.
- Le dossier nécessite un traitement assurantiel particulièrement rigoureux.
Les enjeux financiers et assurantiels : gérer la complexité
Selon Véronique Thomas, un sinistre nucléaire peut sembler mineur mais générer rapidement des montants très élevés, du fait :
- des contraintes réglementaires,
- des délais très courts d’intervention,
- de réparations techniques complexes,
- de la multiplicité des acteurs impliqués.
Conséquences assurantielles : une gestion exigeante
1. Associer les assureurs très tôt, en toute confidentialité.
2. Constituer une équipe expérimentée : assureur, courtier, expert technique, tous habitués au nucléaire.
3. Faire intervenir un expert technique habilité, capable d’évaluer causes, chiffrages et responsabilités sans freiner l’industriel.
4. Recourir à un avocat si nécessaire : clauses contractuelles complexes, enjeux financiers importants, accords transactionnels sensibles.
Un bon travail d’équipe permet :
- de réduire la tension entre acteurs techniques et commerciaux,
- d’apporter un regard indépendant sur les causes et responsabilités,
- d’aboutir à un accord négocié pour clore la réclamation.
Par Sébastien Mendy – Chargé de clientèle Bessé
La gestion d’un sinistre nucléaire repose sur une coordination étroite entre industriels et assureurs.
La coexistence de deux logiques — industrielle et assurantielle — impose rigueur, anticipation et dialogue permanent.
Les bons réflexes :
- Vérifier en amont vos polices RC nucléaire.
- Anticiper vos obligations contractuelles.
- Documenter et tracer toutes vos interventions (conservation des vestiges).
- Identifier en amont les recours potentiels (sous-traitants, fournisseurs).
L’environnement nucléaire exige une maîtrise exemplaire de la sûreté, des délais et des règles.
Une gestion de sinistre réussie est avant tout une gestion collective, où chaque acteur joue un rôle déterminant.
Nous restons à votre disposition pour approfondir ces sujets passionnants.
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